Débloquer le potentiel économique du littoral ivoirien, de Tabou à Tiapoum !

Cela fait près de quatre mois maintenant que les Chefs d’Etat africains ont signé à Lomé, sous l’égide de l’Union Africaine, une Charte sur la sécurité et la sûreté maritimes et le développement en Afrique. Il s’agit d’une tentative louable à bien des égards, car le littoral et les océans en Afrique sont confrontés à bien des défis. A l’instar de bien d’autres instruments multilatéraux de la même nature, l’on est en droit de se demander quels peuvent être les effets induits du Sommet et de la Charte de Lomé en Côte d’Ivoire. En d’autres termes, comment, si tant est que cela soit possible, domestiquer les dispositions contenues dans la Charte de Lomé en Côte d’Ivoire ? Comment appliquer les décisions de Lomé dans le contexte ivoirien ? Et pour quels résultats escomptés ? Pour ce faire, pénétrons d’abord l’intimité du document adopté à Lomé, dans son volet « sécurité » et « sûreté » maritimes.

La Charte, dans ses articles 3 et 4, prévoit des dispositions contraignantes, notamment en matière de criminalité transfrontalière en mer (terrorisme, piraterie, vol à main armée à l’encontre des navires…) et de trafics illicites de tous genres [la pêche INN (pêche illicite, non déclarée et non réglementée) et la pollution en mer, ainsi que d’autres actes illicites en mer, dans la juridiction d’un Etat partie dans sa zone de responsabilité.]

Quid de la Côte d’Ivoire ?

Pour la Côte d’Ivoire qui s’est dotée récemment de moyens nautiques (insuffisants) pour patrouiller dans les limites de ses eaux territoriales, les dispositions de la Charte devraient lui permettre d’exercer pleinement et en toute sécurité, l’usufruit de ses ressources maritimes et halieutiques en mutualisant ses moyens de surveillance et de contrôle avec ceux des pays voisins.

La première des sécurités est la sécurité alimentaire. La Charte va-t-elle permettre à la Côte d’Ivoire de résorber son déficit en production halieutique ? (Le pays importe 80 % de ses besoins en poisson). Permettez-nous d’en douter dans la mesure où la Charte, bien que condamnant la pêche INN, reste totalement silencieuse sur les mesures à prendre pour augmenter la production halieutique en contribuant de façon significative à la sécurité alimentaire et par la même occasion, à la création d’emplois dans le domaine de la pêche.

Même s’il est vrai que l’on ne peut rien entreprendre dans l’insécurité, la Charte de Lomé pêche (sans jeu de mots), par son hypertrophie sécuritaire. Près de 80 % de la Charte est consacrée aux questions de sûreté et de sécurité. Alors que les défis et les questions qui se posent aux pays africains sont d’ordre « alimentaire », n’ayons pas peur de le dire : nos contingences, pour beaucoup de nos compatriotes, sont plus d’ordre alimentaires et moins sécuritaires pour ce qui concerne la gestion intégrée des océans et du littoral. Beaucoup d’entre nous n’ont jamais vu les pirates auxquels les officiers de marines des pays occidentaux (surreprésenté à Lomé de notre point de vue) faisaient continuellement référence lors des débats d’experts à Lomé.

Ceci  étant dit, beaucoup de ressources économiques, notamment minières (or, argent, cobalt, etc…) se trouvent soit dans la zone économique exclusive au-delà des 200 milles marins des lignes de base, ou même carrément en haute mer.

Pour l’instant, à l’exception de l’Afrique du Sud, aucun pays africain n’a entrepris une exploitation minière dans les aires maritimes situées au-delà des juridictions nationales. C’est peut-être la raison pour laquelle la question relative à l’élaboration (en cours) d’un instrument juridique contraignant pour régir l’exploitation de la biodiversité (et des minerais) au-delà des zones sous juridictions nationales a été éludée à Lomé. D’ailleurs l’Afrique, à l’exception (une fois de plus) de l’Afrique du Sud, est quasiment absente des discussions en cours à New York, dans le cadre de l’Assemblée Générale des Nations Unies, en particulier les travaux du groupe de travail ad hoc informel à composition non limitée en vue d’ étudier les questions relatives à la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique marine dans les zones situées au-delà des juridictions nationales.

Ceci peut paraître logique car, n’arrivant pas à exploiter les ressources sous juridictions nationales, on se demande ce que l’Afrique irait faire dans des zones situées au-delà des 200 milles marins. L’activité minière en haute mer coûte excessivement chère. Les pays africains n’ont ni les moyens, ni l’expertise, et encore moins la volonté politique.

Au-delà de la sécurité et la sûreté maritimes, se pose réellement le problème du déblocage du potentiel économique du littoral africain.

De la nécessité de doter la Côte d’Ivoire d’un cadre de gouvernance des océans et de la zone côtière

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, l’on est en droit de se demander, pourquoi le pays qui se veut émergent à l’horizon 2020, ne soit pas encore doté d’un cadre de gouvernance des océans et de la zone côtière qui permettrait justement de débloquer le potentiel économique des localités de Tabou, à la frontière du Libéria, en passant par Fresco, Grand Lahou, Dabou, Bassam, Assinie, jusqu’à Tiapoum, à la frontière avec le Ghana ?

Ce cadre de gouvernance et de gestion des océans, de notre point de vue, devrait regrouper les secteurs économiques importants suivants : Energie, infrastructures, tourisme, agriculture, pêche, transport, etc.

Dans le cadre du secteur énergétique, il est plus nécessaire d’établir la carte des vents et des marrées afin de pouvoir déterminer et exploiter le potentiel en matière d’énergie éolienne et marrée motrice.

Pour ce qui est du domaine des infrastructures portuaires, nous pensons que suite à l’engorgement du port d’Abidjan et de celui de San-Pédro, le gouvernement devrait prendre des mesures pour construire des ports spécialisés (e ;g : port minéralier, port pétrolier et gazier, port de plaisance, chantier naval, etc) dans les villes sinistrées économiquement comme Sassandra, Grand Béréby, Grand Lahou, Jacqueville, afin de désengorger les deux ports précités, et créer par la même occasion, une activité économique d’envergure qui permettrait de créer et distribuer de la richesse aux communautés locales et aux autres citoyens ivoiriens.

Dans le domaine du tourisme, nous constatons avec beaucoup de regret qu’à l’exception d’un ou deux réceptifs hôteliers de seconde zone à San-Pédro, Bassam et Assinie, le littoral ivoirien, contrairement à celui du Ghana, ne dispose d’aucun hôtel digne de ce nom. Le « Club méditerranéen »  situé à Assouindé, qui, jadis faisait la fierté de la Côte d’Ivoire et employait les jeunes des villages d’Assouindé et  Assinie se trouve aujourd’hui dans un état de déliquescence comparable à nul autre. L’opérateur économique qui a obtenu le marché de réhabilitation de ce qui faisait jadis la fierté du Sud-Comoé a arrêté les travaux et rien ne se passe depuis plusieurs années. Il est donc plus que nécessaire que le pays se dote d’une stratégie de développement touristique basée sur l’exploitation durable de la zone côtière, dans le but de favoriser l’entrée des devises étrangères dans notre pays, réduire le niveau de chômage des jeunes avec 6 millions de jeunes ivoiriens qui vivent quotidiennement les affres du chômage.

Photo du centre touristique Club Med à Assouindé en ruine

Photo du centre touristique Club Med à Assouindé en ruine

Dans le secteur agricole, on constate que les cocotiers séculaires des zones de Grand Bassam, Grand Lahou, Assinie, Aboisso, ont été abattus dans le but d’y planter d’autres spéculations qui n’ont pas forcément donné les résultats escomptés. Nous sommes d’avis qu’un grand projet de reforestation de cocotiers sur le littoral ivoirien serait bénéfique pour les raisons suivantes :

  • Il est nécessaire de planter plusieurs millions de cocotiers qui ont été abattus depuis près de 50 ans sur le littoral ivoirien ;
  • La création de ces plantations est source d’emploi pour les jeunes ;
  • La couverture végétale de cocotiers permettra d’absorber le gaz carbonique émis dans l’atmosphère et permettra au pays d’atteindre ses INDC (Contributions nationales pour la COP 21, en vue de lutter contre le réchauffement climatique);
  • La plantation de cocotiers permettra de fixer les sols des zones côtières fortement dégradés par le phénomène de l’érosion côtière qui fait reculer nos côtes de 3 à 4 mètres chaque année.

Pour ce qui concerne les transports, il est quand même curieux de constater les difficultés observées pour transporter les marchandises d’une ville côtière de la CI à une autre, alors que le littoral ivoirien s’y prête aisément. Cette option aurait l’avantage de désengorger nos routes et de créer par la même occasion, des emplois dans le secteur du transport maritime local, inexploité jusque-là. Dans le même registre, alors que des pays comme le Sénégal sont des lieux de destination des tours opérateurs pour croisières maritimes drainant des milliers de touristes, cette activité est inexistante en Côte d’Ivoire. Le constat est le même sur le magnifique plan lagunaire dont la Côte d’Ivoire est dotée.

Sur la base de tout ce qui précède, même si nous saluons les quelques efforts déployés par le gouvernement, notamment à travers le comité de coordination de l’action de l’Etat en mer qui peine à se déployer, nous pensons qu’il est plus urgent que la Côte d’Ivoire se dote d’une véritable politique de gestion intégrée de son littoral, en sortant de l’ornière toutes les villes sinistrées situées sur la côte ivoirienne et sans lesquelles parler de l’émergence à l’horizon 2020 serait totalement illusoire.

Avec la réaffirmation du soutien de l’Ambassade des Etats Unis en Côte d’Ivoire aux efforts de l’Etat ivoirien à travers l’organisation à Abidjan, du 14 au 17 février 2017, d’un atelier de travail sur l’intégration stratégique pour la sécurité maritime, l’on peut le dire sans risque de se tromper : la sûreté et la sécurité maritimes demeurent une préoccupation majeure.

Sié Palé à Doropo

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